YN

PHOTO © Antoine Repessé

YN Chants de Force

Par Scolti

YN, c’est le YottaNewton, où quand la force se mesure à l’échelle de l’impact d’une voix chaude qui distille des textes profonds sur une batterie puissante. YN, c’est Yann et N.Zaki. Le premier jongle avec les caisses claires et les charleys, le second avec les mots et les métaphores. Leur premier EP, Chants de Force  comprend 5 titres, des univers qui découlent d’un seul, servis par un rap réfléchi et instinctif. Racisme, spiritualité, amour, et poésie, sont au programme de l’autopsie des failles et des entrailles du rappeur. Le style est épuré, remonte à contre-courant la rivière chiadée et complexe de la tendance, et laisse place à une écoute attentive des propos transcendants. La transe, comme énergie maîtresse, et la répétition comme autant de briques posées une à une pour construire l’édifice d’une poésie maîtrisée. Rappel à l’ordre sur notre place dans le cosmos, nous sommes des éléments du tout et ce tout à la fois.

Quand je prépare une chronique, même si elle est courte, je tiens à rencontrer les artistes, quand c’est possible. Donc me voilà. Enchanté. Tu vous présentes, ton taf et toi, en quelques mots ?
N.ZAKI : Je suis originaire du 95 (Yann vient du 77), et je vis à Lille depuis 4 ans. Yann et moi bossons ensemble depuis un bout de temps, et Chants De Force est le premier aboutissement de cette collaboration. Notre musique se veut être à l’inverse de la tendance, mais se limiter à dire qu’on ne cherche pas le « très produit », avec une voix, une batterie, très peu d’arrangements, et que le tour serait joué serait réducteur. En fait, c’est pas aussi magique que ça. Quand on compose un morceau, notre point de départ, c’est le live. La majorité de nos compositions découlent de longues jams où on prend plaisir à chercher nos thèmes musicaux rien qu’avec nos instruments respectifs, la voix et la loop station pour moi et la batterie pour Yann. Une fois les fondations trouvées d’un morceau, on les présente à Antony Morant, notre troisième homme, notre ingénieur du son et arrangeur. Il nous permet de fixer un format studio sans renier le coté organique de notre duo. Une fois la version studio enregistrée, on fait le chemin inverse pour le jouer en concert, on le réarrange, on part de la forme fixée en studio pour lui redonner toute la spontanéité du début. Donc tout ça est finalement le fruit d’un certain processus à la fois construit et instinctif. Certes, on est un peu comme des artisans qui transforment leur pièces de bois. Le but étant, malgré tout, de rester au plus proche de nos matières premières. C’est ce paradoxe qui nous appartient et que nous aimons entretenir. Tout ça part d’une contrainte simple : on ne maîtrise pas d’autres instruments, et ça pousse à être créatif. À ça s’ajoute la nécessité, celle de ne pas faire comme tout le monde, pour apporter sa pierre à l’édifice, développer un autre univers, une autre proposition.

OK, OK ! Alors tu sais quoi ? On va aller plus loin, on va improviser une interview, parce que je sens bien que j’arriverai pas à me cantonner à quelques éléments, et j’ai envie d’en savoir plus. Donc voilà, tu me fais écouter tes morceaux, et j’improvise des questions, et on y va. C’est OK pour toi ?
C’est parti.
(il me met un casque sur les oreilles, et m’envoie le clip de « B. Met Des Bombes » (dispo sur Youtube) )

« B. Met Des Bombes »

Voilà ce que ça m’inspire : ce morceau m’inspire trois mots. Je te les envoie, et tu réagis à ça.

Le premier, c’est « poésie »
Ce morceau part d’un élan poétique, celui d’Hugo Rousselin, qui a écrit un bouquin qui a pour titre « B. met des bombes ». Dans la forme, on est sur quelque chose de très imagé et métaphorique, car « Bombe » peut prendre plusieurs sens, et on peut avoir plusieurs lectures. La poésie est un prisme, un diamant à plusieurs facettes, dont chacune montre un aspect différent de la réalité.

« Folie »
Les fous sont les sages. Être sage, c’est accepter sa part de folie. On est faits d’ambivalences. Dans le clip, le mélange de la connotation ghetto du décor avec le côté dandy de Soufiane Adel (le danseur) apporte un côté hybride, chimérique, qui nous sort de notre confort. La transe, celle du chant et celle de la danse, est un appel, qui nous emmène dans un tourbillon chargé d’énergie.

 « Énergie »
Notre musique est énergie. La batterie est énergie. La voix est énergie. Le mouvement est énergie. Les mots sont énergie. La scansion est énergie. Tout est énergie, aussi bien dans le monde que chez YN.

Tu me balances le morceau suivant ?
Ce sera « Nègre », prends le casque.
(écoute studieuse)

« Nègre »

OK N.Zaki, qui est le nègre ?
Qui est le nègre de qui ? Dans ce texte, il y a l’artiste et l’homme, qui s’influencent. Forbon (l’homme) nourrit N.ZAKI (l’artiste). Mais qui écrit dans l’ombre, pour l’autre ? Qui est l’esclave de l’autre, qui a les lumières, qui ne les a pas, qui reçoit les éloges, qui ne les reçoit pas ? Le « nègre » parle aussi de moi, qui suis noir. Partir du mot « Nègre » permet de tirer toutes les fils de cette thématique. Il y a un côté schizophrénique aussi dans ce texte très personnel qui parle de la symbolique de ma couleur de peau, de ma santé mentale, de ma place dans l’univers. Qui est sur Terre ou pas, qui est reconnu, aux yeux de qui ? L’esclave par exemple, est déshumanisé et perd une place au sein de l’univers. On peut aussi se demander quel sens prend le mot « nègre » en fonction de la bouche qui le prononce, et à qui il est adressé.

Choisir « nègre », plutôt que « negro », au sens street du terme, puisque tout le monde s’appelle « negro », y compris les blancs entre eux, c’est remettre les choses à leur place et redonner du sens au mot ?
J’ai d’abord pris le parti du sens littéraire, le nègre de quelqu’un étant celui qui écrit à la place de celui qui signe. Ce biais me permet de traiter métaphoriquement le thème. Le nègre peut alors être celui qui est entre les 4 murs de la feuille blanche. De plus, je déteste ce mot autant que je l’aime. Je réagirai différemment en fonction de la bouche qui le prononce et du contexte. Tout dépend en fait de qui, du lien du rapport à l’autre. Enfin, changer une voyelle, passer du « o » au « e » change tout l’angle, et rappelle les ambivalences.

On fait une pause « influences » ? 5 noms à me donner, à froid ?
Edouard Glissant, Facinet Cissé, Isha, Birago Diop, Common, Gill Scott-Heron, et…Solaar

Bon, un, ça fait 7 noms, et deux, l’hésitation sur Solaar, ça correspond au nom qu’on n’assume pas d’aimer ?
Solaar a eu un rôle majeur dans l’histoire du rap français, et même si ça a un peu vrillé, ça reste une référence.

Je valide. Morceau suivant…

« R »

L’ambiance étouffante et presque angoissante du morceau contraste avec ce qu’inspire le titre, « R », qui fait penser à « Air ». Je retiens aussi le « rien à foutre de vous plaire »
Le mouvement du morceau, c’est de partir de l’ombre pour aller vers la lumière, on part du fond de ce qu’on est. Le texte parle de ce qu’on a à accomplir, et d’où on trouve les ressources pour traverser tout ça. Moi, je traverse la vie en regardant mes failles dans les yeux, ça me permet de me comprendre et de me connaître. Les combats sont multiples, histoires de famille, d’amour, d’art, d’enfants, de réaction aux infos télé etc…Alors j’y vais. Le passé est devant moi, et l’avenir est derrière. Ne pas reproduire ses erreurs, c’est aussi regarder le passé dans les yeux. Stylistiquement, le « R » m’intéressait, pour son côté rocailleux et accrocheur. L’idée du morceau, c’est de s’élever, dans les « R ». On part du palpable pour aller vers l’impalpable.

« Mariage »

Le seul moyen d’écarter la mort, c’est l’amour ?
Non. On n’y échappera pas. L’amour aide juste à traverser la vie, à te connaître, ça aide à se construire. Et l’amour concerne beaucoup de champs. Défier la mort, c’est rien d’autre que créer, par un acte d’amour, un enfant par exemple.

L’amour, encore affaire d’énergie ?
Totalement. Si l’énergie est ce qu’on sent, celle de l’amour est extrêmement puissante, et englobe jusqu’à la haine. Ce qui est pire que la mort, c’est d’être insensible.

Le polyamour, c’est possible ?
Ouais, ça me parle beaucoup. Je suis à un endroit de ma vie où je me pose des questions sur ce thème. Comment aimer sans détruire l’autre, dans ce cadre là ? Comment diviser, ou multiplier, son temps ? Et puis il y a la jalousie, que je n’aime pas, parce qu’elle souligne le manque de confiance en soi. Exprimer ma jalousie m’agace et j’ai tendance à préférer me taire à ce sujet. Être jaloux, c’est juste s’écouter, sans écouter l’autre, c’est une forme de solitude.

« ReLOVution »

Se demander comment exister, c’est une question pour soi ou pour les autres ? Au fond, sans les autres, est-ce qu’on aurait ce genre de préoccupation ?
On vit ensemble. Pourtant, la solitude est importante, pour se rendre compte de la valeur de la vie. Pourtant, il y a les autres. Quand tu sors de chez toi, tu es confronté aux autres, et là tu cherches ta place. Exister aux yeux des autres compte, c’est pas juste égocentrique, c’est une affaire de place à se faire, qu’il faut chercher. Libre à chacun de choisir sa trajectoire. Le « love » de « ReLOVution » nous dit qu’à travers l’amour, tu peux te positionner dans l’univers.

Merci mec, c’était vraiment cool
Merci à toi.

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