L’interview des WRIGGLES

Photo Sebastien LALANNE

L’Interview des WRIGGLES

Par Pidz et Guillaume A

En concert SAMEDI 14 AVRIL Divion [62] Salle Carpentier (LES ENCHANTEURS)

Comédiens, chanteurs, musiciens, actifs du milieu des années 90 à la fin des années 2000, quatre albums studio, un album live, trois DVD et des Cigales, quelques Olympias et un Zenith complets… Ils se reforment en 2018 et font leur première date à Divion le 14 avril prochain dans le cadre du festival Les Enchanteurs. L’occasion était trop belle de rencontrer les WRIGGLES en résidence de création et de poser quelques questions à Franck Zerbib, membre historique du groupe.

La composition du groupe a évolué depuis ses débuts. Qui forment les WRIGGLES aujourd’hui ?
Effectivement ce n’est plus exactement la même équipe qu’au début. Entre 1995 et 2009 il y a déjà eu un changement, le groupe est passé de cinq à trois. Là on est reparti avec trois chanteurs du groupe original et deux comédiens/chanteurs/musiciens ont intégré la nouvelle création.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis votre dernier album et les sujets ne manquent pas. Quel est votre « philosophie » avec ce nouveau spectacle ?
Alors la philosophie est toujours un peu la même. Le pari de remonter le groupe, c’était d’arriver à balancer une forme de miroir inversé, des expériences et des sensations que l’on peut avoir sur le monde qui nous entoure. Comme beaucoup d’artistes de notre génération, on crée des œuvres en relation avec le monde dans lequel on vit. Les thèmes s’imposent à nous parce qu’on parle de nos expériences, des chocs qu’on a pu avoir dans nos propres vies, des interrogations qui se posent vis-à-vis de notre âge, de notre parcours artistique… A partir des expériences qu’on a vécues, des avis, des positions ou des valeurs qu’on a développées, on cherche à en en tirer quelque chose ensemble qui propose un miroir « inversé » qui va passer par le prisme de l’autodérision, de l’humour, du trash, de la mise en scène, de la lumière, de la couleur.

On fait quelque chose qui puisse être recraché directement dans la tête des gens avec le minimum d’autocensure. Un minimum de censure qui correspond aux valeurs qu’on s’accorde et pas à celles que la société nous met comme une pression. On ne part pas du principe qu’on doit dire les choses n’importe comment. On travaille pour trouver un axe ou une manière d’aborder les sujets qui fasse que la forme donne du sens aussi au fond. On ne se positionne pas comme un groupe qui tient un discours ou qui est là pour donner aux gens une leçon ou politique ou sociale ou philosophique ou même artistique. On se positionne comme des gens qui mettent en commun des réflexions, des chocs, des anecdotes, des idées et qui après, avec une pratique artistique, les transforment pour en faire quelque chose d’autre… La mort est un thème qui est toujours présent chez les WRIGGLES, ça a toujours été le cas. Souvent les personnages sont confrontés à la mort ou finissent par mourir. On essaie donc de la traiter de toutes les façons : de la plus trash à la plus onirique en passant par la plus dérisoire ou drôle. Ça c’est vraiment un thème récurrent, c’est une obsession assez normale chez la plupart des gens, et donc l’amour, donc le sexe, donc évidemment les injustices, donc la politique, parce qu’on y est tous confrontés en fait. On ne se limite pas à un thème, on se demande ce qui peut créer matière à trouver une réflexion et une forme intelligente pour créer une chanson.

« (…) un miroir « inversé » qui va passer par le prisme de l’autodérision, de l’humour, du trash, de la mise en scène, de la lumière, de la couleur. »

Question de Thierry le chasseur : “Alors ce nouveau spectacle, est-il con…stitué uniquement de vos anciens titres ou avez-vous com….posé de nouveaux morceaux ?
On a com…posé beaucoup de nouveaux morceaux. Quand on a décidé de remonter le spectacle avec les trois membres du groupe originel – Stéphane, Antoine et moi – on a été très clair : on ne désirait pas faire une tournée best-of, réutiliser l’univers qui existait avant pour « reprendre une tournée » et dire aux fans « regardez, on vous refait les morceaux pour le plaisir de les refaire » ça ne nous intéresse absolument pas. On aurait pu faire des sous avec, on aurait pu faire des tournées mais ce n’est vraiment pas ce qu’on veut faire… On s’est dit que si on doit remonter quelque chose, c’est parce qu’on sait qu’artistiquement on a et encore des choses à raconter et l’envie de le faire et à priori le talent pour le faire.

Il y a de toute façon des morceaux qui constituent l’ADN du groupe comme la couleur rouge, comme le principe de mise en scène… on va faire les WRIGGLES, et c’est pas uniquement les morceaux, c’est aussi tout le concept qui va avec. C’est pour ça d’ailleurs aussi qu’on préfère être cinq parce qu’il y avait cette possibilité scénique de multiplier les angles, les personnages, de créer des lignes, des croix sur scène. Il y a le rouge, il y a le fait qu’il n’y ait pas de décor, que ce soit les personnages, la musique et la lumière qui composent les tableaux. Évidemment il y a quelques morceaux emblématiques qu’on va re-chanter parce qu’ils font partie de nous. On ne peut pas faire les WRIGGLES 10 ans après sans re-chanter ces morceaux.

Notre objectif c’était d’écrire, de ré-écrire, de retrouver de l’impulsion de la réflexion et de mettre dans les « WRIGGLES 2018 » l’évolution aussi de nos personnalités, l’évolution de notre vision sur le monde qui n’est évidemment plus la même que celle d’y a 10 ans.

Et sur ces nouveaux morceaux, c’est une écriture à 5 ou c’est principalement les 3 membres fondateurs ? Les deux « nouveaux » sont-ils intégrés tant sur scène que dans l’écriture ?
Au départ on était vraiment partis du principe que c’était les trois WRIGGLES d’origine qui allaient créer la dynamique artistique du spectacle. Quand je dis trois WRIGGLES d’origine, j’ajoute un quatrième WRIGGLES – Sébastien Lalanne – le premier metteur en scène qui a créé le groupe en 95, qui a inventé avec nous le concept des WRIGGLES et à qui on a demandé de revenir pour réintégrer la création, vraiment à la base, en tant que directeur artistique du projet. Lui a participé à l’écriture, aux discussions sur le type de spectacle, le type de chansons etc…

Donc Antoine, Stéphane et moi + Sébastien, on a commencé à développer des thèmes, puis dans l’évolution du travail, évidemment Fabien et Emmanuel ont participé à l’écriture des chansons. Emmanuel est auteur-compositeur. Il a amené de lui-même des chansons – paroles et musique – qu’il a écrites en pensant au nouveau groupe. On les a trouvées super… donc on en a intégré quelques-unes. Il y a également un voir deux et peut-être plus tard d’autres chansons écrites par Frédéric Volovitch, un des membres du groupe originel qui n’a pas souhaité remonter sur scène mais qui était intéressé pour nous envoyer des chansons ou des textes et voir ce que ça produit.

Le personnage de “Mon Ptit Mec Et Moi” doit avoir 13-14 ans aujourd’hui. Comment va-t-il après la manif pour tous ? C’est plus facile d’avoir deux papas en 2018 ?
Je pense que cette chanson est toujours d’actualité comme beaucoup d’autres chansons d’ailleurs, mais elle ne fait pas partie des chansons qu’on a choisi de réintégrer pour ce spectacle.
Ce sont des thèmes qui vont, hélas, rester d’actualité pendant encore longtemps. Bien que la société avance, l’homophobie ne va pas s’arrêter demain. Je pense même personnellement que ça ne s’arrêtera jamais. Je ne vois pas une fin à ce genre de problème. Je vois juste des moments où ça monte où ça descend mais je n’imagine pas un jour un monde entier où il n’y a plus d’homophobie, de racisme, d’antisémitisme, de misogynie, etc…

Ce sont toujours des rapports de force. Toutes les œuvres qui abordent ces thèmes sont nécessaires car elles contribuent à faire du contrepoids, à faire avancer les idées. Maintenant j’aurais tendance à dire que oui en France en 2018 ça doit être plus facile d’avoir deux papas qu’en 1996. C’est légitimé par la loi, par la République, ça rentre petit à petit dans les mœurs malgré les résistances. Personnellement je crois en la loi, en la vertu de la République dans laquelle on vit, avec tous les défauts qu’elle a. Je me dis qu’à partir du moment où la loi l’a décidé, ça va être plus facile. Ce qui ne veut pas dire que les gens ne vont pas être confrontés à des difficultés.

Et “Dieubouddhallah” dans tout ça ? Cette chanson a bientôt 20 ans, elle fait toujours sens. En 2018, dans le climat actuel, on peut chanter sur scène cette chanson en se sentant en sécurité ?
Franchement … non ! Je ne peux pas répondre au nom des WRIGGLES parce que les réponses qu’on apporte à ce genre de questionnement, souvent on les apporte sur scène via la chanson justement. Moi je te dis que non… On s’est posé la question et on a décidé de pas la chanter. Pas pour cette raison hein, mais parce qu’on aborde ce type de sujet d’une autre manière et également parce qu’on ne voulait pas que ça devienne le sujet numéro un du groupe. Globalement je pense que si on avait re-chanté cette chanson on aurait eu peur… [silence] oui, clairement … on se serait dit il y a un risque aujourd’hui à chanter cette chanson, risque qu’on ne ressentait pas du tout à l’époque. D’ailleurs à l’époque où on la chantait, jamais personne ne nous a demandé si on avait peur de la chanter.

Et personne ne vous a dit « vous avez manqué de respect à Bouddha à Jésus ou à Mahomet ? »
La question ne se posait pas en fait. On ne fait que de se marrer, cette chanson n’est là que pour rire. Il y a peut-être des gens qui se sont dit « oh, quand même, ils abusent » … mais comme on en mettait un peu dans la tronche de tout le monde et qu’on le faisait de manière vraiment ouvertement dérisoire, ouvertement pour rire sans arrière-pensée raciste ou intolérante derrière, les gens le sentaient obligatoirement. Il n’y avait pas d’autre propos que de rigoler un bon coup avec des choses un peu sacrées comme on l’a toujours fait comme avec la mort … c’est la même chose, on rigole avec la mort on rigole avec Dieu.

« (…) rester le plus impitoyable possible avec nos propres contradictions, nos propres travers (…) »

Votre dernier album date de 2007. Depuis, le monde a pas mal bougé. Peut-on s’attendre à un ou des morceaux relatifs aux attentats en France (et ailleurs), Charlie, le Bataclan… ?
C’est la même réponse que tout à l’heure… ce sont des choses qui existent dans nos vies donc elles apparaissent dans nos chansons. On n’arrive pas en se disant on est là pour représenter un mouvement, on s’est interdit d’une certaine manière cet axe de travail parce qu’on s’est dit que ça allait desservir notre travail artistique. On ne veut pas se positionner de cette manière, on ne veut pas arriver en se disant « voilà nous sommes de retour nous les WRIGGLES et nous allons vous dire globalement comment va le monde ! ».

On se méfie de cette tendance qu’on pourrait avoir, à se dire j’ai un avis donc je vais le brandir. Ça va être la force du nouveau spectacle, on essaye de rester le plus impitoyable possible avec nos propres contradictions, nos propres travers et de juste renvoyer aux gens le monde dans lequel ils vivent tel que nous on se le prend dans la tronche mais en faisant en sorte qu’il puissent se marrer, qu’ils puissent se prendre des claques tout en riant… ça c’est notre objectif !

Évidemment la mort, le terrorisme enfin tout ce qui s’est passé, tout ce qu’on a vécu, ça nous a tous profondément marqué, donc obligatoirement ça ressort quelque part. Mais on traverse ça et on traverse aussi d’autres drames, plus personnels ou plus égoïstes mais qui nous touchent de manière sensible. Je pense que les gens sont un peu comme ça, ils vont vivre ce drame là et le lendemain il va leur arriver quelque chose dans leur vie et ça va beaucoup plus les toucher parce que c’est beaucoup plus près… on reste dans cette espèce de conscience qu’on ne veut pas faire de cette problématique le sujet dont on doit rester obsédés. Ça fait partie intégrante de nos vies, faut qu’on l’accepte et il ne faut pas qu’on le nie.

Vous n’avez toujours pas signé à « La Major » ? ça réussit pas mal à Djul et autres « chanteurs vocodés » pourtant.
Aujourd’hui là, non. Pour l’instant il n’y a rien du côté de la mise en place d’un album. On est concentrés sur la création du spectacle, sur l’écriture des chansons et on commence juste à se demander comment on va transformer ces morceaux en disque. On sait qu’on va le faire. Mais de savoir quand ? comment ? avec quel argent ? dans quel dynamique ? Tout ça ce n’est pas fait donc en l’état actuel des choses il y a aucune maison de disques avec les WRIGGLES. On n’est plus sous contrat avec Atmosphériques.

On n’a pas couru après les maisons de disques ; en même temps on avait plus grand-chose à dire à part qu’on allait remonter sur scène. Il faut aussi que les gens entendent nos chansons, voient ce qu’on fait maintenant, qu’on se rende compte et eux et nous si ça a encore du sens, si ça peut provoquer un enthousiasme et un engouement qui ressemble ou qui dépasse celui qu’on avait à l’époque… C’est compliqué aujourd’hui de convaincre une maison de disques. En plus connaissant le marché du disque et ce que représente le marché de la musique en ce moment, le fait qu’on fasse de la chanson, qu’on ne soit pas non plus un groupe qui ait cartonné dans les médias, on a plutôt toujours été un groupe de scène et beaucoup moins un groupe de plateaux télé et studios radio… Donc on sait très bien que les maisons de disques ne vont pas nous courir après aujourd’hui.

En 2002 vous chantiez, « Pourquoi La Pop Star Académie ? », « Pourquoi La Corrida ?», « Pourquoi Georges Bush Junior ? ». Pour terminer cette interview, peux-tu me donner une volée de nouveaux « pourquoi » ?
[réflexion…] Pourquoi les mille-pattes n’ont pas mille pattes ? Pourquoi Jawad sur Snapchat ? Pourquoi les solos de saxo ? Pourquoi Topito ? Pourquoi les feux de brouillard quand y’a même pas de brouillard ? Et surtout pourquoi Gilbert Collard ?

Riches de plusieurs albums, on s’est librement inspiré de quelques titres de leurs chansons pour cette interview (en espérant secrètement piquer la curiosité des lecteurs), mais les WRIGGLES c’est d’abord et avant tout une performance scénique. Chansonniers à l’humour noir, humoristes polyphoniques, saltimbanques absurdes, clowns punko-burlesques, cette formation reste volontairement inclassable et c’est en live qu’on vous incite à les rencontrer.

Pariscope disait d’eux : « A travers leurs chansons et leurs sketches, ils mettent en scène des histoires affreuses, dérangeantes, isolantes qui font hurler de rire. Le vulgaire est banni et le talent garanti ! »… Pas mieux !

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