THE JESUS & MARY CHAIN

THE JESUS & MARY CHAIN

SAMEDI 02 JUIN // LILLE AERONEF

Par Raphaël LOUVIAU

Tout était parfait. Le titre tout d’abord, menaçant et sexy. Psychocandy, en un seul mot, comme un manifeste à l’attention des jeunes désœuvrés, une invitation à la déglingue joyeuse, et puis cette pochette, minimaliste et bientôt iconique.

Les frères Reid, comme surpris de se retrouver là, nonchalants et superbement absents. Psychocandy est une œuvre de jeunesse et doit avant tout être considérée dans la perspective de sa réception en 1985. L’amateurisme, la timidité maladive et la bravade bancale sont des composantes essentielles de ce premier album. On l’apprécie plus encore si l’on se trouve affublé des mêmes tares. Alors rejouer Psychocandy dans son intégralité ? Jamais on ne nous aurait forcé à assister à ces relectures grotesques et heureusement passagères qui en ont fait frémir plus d’un il y a quelques années. Mais on peut, trente deux ans après, tenter de se remémorer la première écoute. Le saphir, le craquement et cette rythmique martiale et spectorienne, intemporelle et noyée dans une réverbération inquiétante. C’est Bobby Gillespie, bientôt émancipé avec Primal Scream, qui martèle ses toms comme un mongolien. Les cymbales sont en option, il ne manquerait plus que l’on danse… Et puis ce premier Sol, qui allait créer tant de vocations. On voit sur la vidéo de «Just Like Honey» les frangins se chercher des poux, littéralement, dans leurs tignasses improbables. Une métonymie prémonitoire pour symboliser un romantisme ombrageux et légèrement déviant. Poétique en somme. C’est tellement juvénile. Le recul nous force à sourire mais en 1985, ça faisait sens. Dans nos discothèques se côtoient les Cramps, Coronados, Fleshtones, groupes dont nous commençons à entre-apercevoir les références. On creuse, rafle les derniers exemplaires du double Nuggets, économisons franc après franc pour gagner la capitale et se goinfrer comme des Gargantua chez New Rose. Saint Mathé… L’analogie ne s’arrête pas là, ce sont les humanités rock’n’roll que l’on ingurgite anarchiquement. On passe du dessert au plat, sans hiérarchie mais avec gloutonnerie. On finit, déjà, par l’apéro, pour que tout recommence puisque le puits parait sans fond. On classera plus tard. Et puis débarque ce disque. Rien ne pouvait toutefois préparer les adolescents boutonneux que nous étions à une telle déferlante. The Living End allait vriller bien des cerveaux et provoquer des lésions irréversibles. Une ode à l’hédonisme, une justification à toutes les erreurs que nous pourrions faire par la suite : « I feel so quick in my leather boots, my mood is black when my jacket’s on and I’m in love with myself ». Que nombre d’entre eux soient devenus enseignant ou technico-commercial ne change rien à l’affaire. Ce premier album, comme Funhouse, Velvet Underground et une poignée d’autres, dit l’espoir insensé de puceaux et leur droit à la loose. Les deux sont intrinsèquement liés. Plus tard nous entendrons les chansons sous le vacarme, on apprendra même à comprendre ce bruit blanc insensé, mais pour le moment c’est une explosion anarchique, multicolore, incontrôlable, allez osons, orgasmique. A laquelle on ne comprend rien bien sur mais on a senti le souffre, le goût du danger et celui du bonheur. On a entendu les rumeurs, les concerts de 20 minutes dos au public, les jets de bouteilles, les émeutes. Les plus chanceux ne se lassent pas de témoigner. Psychocandy offrait toutefois déjà en filigrane la beauté esquissée des chansons à venir («Some Candy Talking» entre autres) mais préférait le plus souvent la noyer dans d’incessants ressacs soniques, chaque nouvelle vague sonore plus vicieuse que la précédente. Jusqu’à la déchirure de tympan.

Tout cela aura duré deux courtes années avant que le groupe ne décide de faire marche arrière, dégraisse et touche à l’os. Ce sera Darklands, à l’épure troublante, une collection de joyaux bruts et dépressifs mais magistralement sertis. La naïveté a disparu, la fin des illusions est déjà proche. Mais le disque est sublime. Puis le groupe rentrera dans le rang, les graines qu’il a semées (Primal Scream, Pixies, My Bloody Valentine…) le reléguant même en deuxième division. De précurseur, JAMC devient suiveur. Automatic (1989) est toujours inutile aujourd’hui (on sauvera «Head On» et le t-shirt de Love de William). Le cheveu est désormais propre, les guitares prévisibles et la boite à rythme tristement datée. La dimension arty a disparu, l’ensemble est clinquant et n’effraie plus personne. Je n’ai pas eu le cran d’acheter Honey’s Dead en 1992, pas plus que Stoned & Dethroned deux ans plus tard. Les 1990s ont été redoutables pour l’amateur de R&R, et ce n’est pas un hasard si beaucoup ont choisi de rejoindre l’underground en attendant des jours meilleurs. C’est dire la surprise quand les frères Reid balancent ce Munki salvateur en 1998. «I Love Rock’n’Roll» est un hymne bien sur mais pas seulement. La chanson est avant tout une ode à la musique qui a sauvé la vie de Jim Reid et embelli la notre : « Don’t need money if you’ve got soul/And it don’t matter if you’re young or you’re old/Well I don’t worry what the people say/They say what they say/I go my own way/ But that’s me, yeah/ It suits me, yeah ». C’est aussi le début de l’introspection, ce cancer qui touche tout ceux qui sont passés de l’autre côté de la hype, qui regardent plus dans le rétro que vers le soleil devant eux. Eux, nous donc… « I am mean motherfucker but I once was cool », « I was just a Jesus teenage freak », un incessant aller-retour entre les âges, pas punk pour un sou, enfin. Les JAMC étaient redevenus bandants en acceptant les stigmates de l’âge. Avec dignité et sans Viagra. C’était sans compter sur un bourre-pif de trop qui allait mettre le duo en jachère 9 longues années.

En 2007 les frangins se rabibochent pour assurer la promo d’un extraordinaire coffret de 81 raretés et inédits (The power of negative thinking. Titre éblouissant). Ils auront eu l’intelligence de nous éviter l’album raté et mettront encore dix ans pour murir Damage And Joy, album plus que réussi et jolie vitrine d’une « carrière » erratique mais flamboyante.

Faut voir Jim manier l’euphémisme sans sourciller (« Avant quand on était en studio, il y avait comme une tension ») pour ne pas risquer de froisser son William de frère et voir s’écrouler le château de carte que représente l’actuelle résurrection de JAMC ! Comme si le moindre mot malheureux pouvait y mettre un terme. On connait la haine entre les deux frères, on profitera donc de l’accalmie et d’une set-list qui s’annonce dantesque.

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